Entretien avec Alain Bridault, par CICOPA

Vous avez récemment été élu président de la Fédération Canadienne des Coopératives de travail. Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte ?

Il me paraissait essentiel de renforcer les coopératives de travail du Québec en les associant avec la Fédération canadienne des coopératives de travail.  C’est pourquoi, en 2007, j’ai d’abord convaincu le Réseau de la Coopération de Travail du Québec, dont ma coopérative est membre, de devenir membre régulier de cette fédération.  En étant délégué de ce réseau à la FCCT, j’ai eu ainsi un accès direct à son conseil d’administration.  J’ai ensuite obtenu que la fédération des Coopératives Forestières du Québec en devienne également membre.  Je pense par ailleurs que, si le CA de la FCCT m’a élu si rapidement vice-président, en 2008, puis président en 2009, c’est pour montrer une marque de reconnaissance envers les coopératives de travail du Québec puisqu’ elles constituent le nombre le plus important de coopératives de travail sur l’ensemble des provinces du Canada avec près de 300 coopératives.

 

Quelles différences existent au niveau législatif  entre le Québec et le reste du Canada ?

Contrairement au reste du Canada, l’impartageabilité des réserves est inscrite dans la législation au Québec et c’est très important ! C’est évidemment un gage de durabilité essentiel pour les coopératives de travail et l’absence d’impartageabilité des réserves met constamment en difficulté la capacité de développement d’un réseau de coopératives de travail à long terme. C’est un des chantiers sur lequel je compte bien me pencher en tant que président de la Fédération canadienne.

 

Est-ce que vous pensez que les coopératives de travail peuvent représenter une alternative face  à la crise qui a ébranlé l’économie mondiale ?

Bien entendu, et pas seulement les coopératives de travail associé mais tous les secteurs coopératifs. Au Québec, l’exemple du Mouvement des caisses populaires Desjardins est parlant. C’est le plus important réseau bancaire du Québec avec plus de 4 millions de membres sur une population de 7 millions.  Si le Québec a été comparativement peu touché par cette crise, cela tient notamment à la force de son réseau bancaire.

Par ailleurs, un des chantiers importants que je veux également mettre en place concerne la transmission d’entreprises. Au Canada, on estime que 200.000 entreprises vont changer de main au cours des dix prochaines années. Par exemple, pour le Québec, cela représente des villages entiers qui risquent d’être complètement déstructurés car de nombreuses entreprises qui emploient parfois jusqu’à 100 personnes n’auront pas de repreneur. On va voir les possibilités de reprise d’entreprises se multiplier avec parfois le risque qu’une entreprise soit rachetée pour ensuite qu’on la laisse mourir afin d’éliminer la concurrence. Dans ce contexte, l’alternative coopérative se prépare et elle va permettre de sauver des villages. À cet égard, Orion, la coopérative dont je suis un des fondateurs, travaille sur cette question et elle a publié différents guides de sensibilisation à ce sujet et, en 2011, la Fédération Canadienne des Coopératives de Travail va organiser une grande conférence internationale sur la reprise transmission d’entreprise à des coopératives de travail afin de bien mettre en valeur l’expertise acquise et le sérieux de l’alternative coopérative à cette question de la transmission.

 

Quelle est votre vision de la coopération de travail aujourd’hui ?

Je suis d’abord issu du mouvement de l’autogestion des années soixante-dix. C’est ce qui m’a amené vers les coopératives de travail, vers ce que l’économiste français Claude Vienney qualifiait d’autogestion concrète.  Pour moi, la coopération du travail ne fut qu’un phénomène marginal du mouvement coopératif durant ce que j’appelle le siècle d’hégémonie du mode de production industrielle, jusqu’au tournant des années 1980.  Ce sont les différentes formules de coopératives de consommation qui avaient alors le plus de potentiel de développement.  Mais avec l’avènement de la société dite post industrielle ou de la Société du savoir selon la formule de Peter Drücker, c’est à partir de maintenant que la formule de la coopérative de travail va pouvoir donner la pleine mesure de son potentiel.  En effet, le succès des entreprises de la nouvelle économie se fonde maintenant sur les compétences de leurs ressources humaines.  Les entreprises d’aujourd’hui et encore plus de demain devront être des entreprises intelligentes offrant des produits et services à forte intelligence ajoutée.  Les pratiques de management changent.   La gestion des ressources humaines est maintenant plus importante que le reste puisque la compétitivité des entreprises dépend de leurs capacités à mobiliser l’intelligence de leurs employés.  Cela signifie développer leur sentiment d’appartenance, implanter des méthodes de gestion participative, laisser une grande place à leurs capacités d’innovation, et de plus en plus les faire participer aux résultats de l’entreprise.  Or, tout cela correspond au paradigme même d’une coopérative de travail qui est la seule forme d’entreprise qui, par nature ,est intelligente, qui a ce potentiel d’entreprise intelligente de manière innée, qui a ce potentiel de mobilisation de l’intelligence de ses ressources humaines par sa raison d’être et sa façon d’être.

C’est pourquoi, j’estime que les conditions objectives d’un vaste et nouveau déploiement des coopératives de travail sont maintenant réunies.  Il existe notamment un potentiel énorme de création de nouvelles coopératives, surtout parmi les jeunes diplômés et dans le domaine des nouvelles technologies, où il y a beaucoup plus d’intelligence ajoutée.  Cependant, les conditions subjectives, culturelles ne sont pas encore réunies, notamment chez nous en Amérique du Nord.  En effet, au Canada, nous sommes très près du centre névralgique du capitalisme avec les Etats-Unis à notre porte, du centre de production de l’idéologie capitaliste.  Nous aurons beaucoup à faire pour que se concrétise ce potentiel.